L’engouement pour le mobilier vintage Mid-Century, scandinave, italien ou encore français finissant par s’étioler, c’est désormais le design des années 1980 qui électrise collectionneurs avisés, jeunes galeristes et influenceurs. Des créations qui ont la cote, mais pas n’importe lesquelles.
Quand on évoque les années 1980, on pense immédiatement à des meubles aux formes asymétriques, tout en géométrie de couleurs acidulées, avec un télescopage de stratifiés bigarrés : les créations du groupe Memphis. Autant le dire d’emblée, l’actuel come-back du style eighties ne concerne pas vraiment ce mobilier italien. À une époque pas franchement pop ni sautillante, personne ne rêve de vivre dans le décor d’un clip de MTV – chaîne de télévision ayant d’ailleurs rendu l’antenne.
Les nouvelles stars du marché de l’art portent des noms qui fleurent bon la France mitterrandienne : Philippe Starck, Martin Szekely ou encore Jean-Michel Wilmotte. On doit cet enthousiasme au travail de défrichage entrepris par de jeunes marchands parisiens comme Remix Gallery, aux puces de Saint-Ouen, A1043 près de Beaubourg, et Ketabi-Bourdet, passage Dauphine.
« Mon intérêt pour le design des années 1980 est multiple », avoue Paul Bourdet. « Quand j’avais 20 ans, j’étais un grand fan des années 1950, avec Jean Prouvé en tête. Mais très vite, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout dans mes moyens. Pas plus que le design des années 1960 de Pierre Paulin, ou les créations seventies d’une Maria Pergay. Vers 2015, j’ai compris que, si je voulais commencer à acheter, il me fallait trouver une période vierge. Il y a quelques années encore, on trouvait des créations de Philippe Starck pour quelques centaines d’euros sur Leboncoin. Je me suis donc lancé. Et puis le design des années 1980 a bercé mon enfance : mes parents avaient ce genre de pièces à la maison. J’ai grandi avec le presse-citron de Starck pour Alessi et ses brosses à dents Fluocaril. Je pense que cet aspect familier, démocratique du design de l’époque trouve écho chez les gens de ma génération. »
Diffusé dans des catalogues de VPC comme La Redoute ou Les 3 Suisses, le design est à la fête dans les eighties. À l’invitation du président François Mitterrand, Philippe Starck participe au réaménagement des appartements privés de l’Élysée, tandis qu’Andrée Putman se voit confier le bureau du ministre de la Culture Jack Lang.
Au même titre que l’art contemporain (colonnes de Buren), l’architecture (pyramide du Louvre) ou la mode (Thierry Mugler au Zénith), le design participe alors d’un véritable soft power à la française. À travers le VIA (Valorisation de l’innovation dans l’ameublement), le ministère de l’Industrie soutient l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs de meubles.
« Cette scène française se définit à travers des objets racés, souvent théâtraux, mais dans une approche plus minimale que la production italienne », analyse Rémi Gerbeau, consultant en design. « Les radicaux italiens, le groupe Memphis, étaient très conceptuels dans leur approche : leurs créations fantasques ne s’embarrassaient en rien de fonctionnalisme. Plus mesurés, s’inscrivant dans une tradition néoclassique, les Français ont signé des objets plus intemporels. »
Martin Szekely, qui a principalement produit du mobilier de commande pour des particuliers, renouvelle ainsi à sa façon la pratique de grand ensemblier d’avant-guerre comme Jacques-Émile Ruhlmann. Il est à replacer dans cette lignée, même si ses recherches de matériaux novateurs en font aussi l’héritier de l’école moderniste des années 1950. Selon Rémi Gerbeau, c’est justement la rencontre de ces deux courants qui fait la force des designers français des années 1980.
Star incontestée du marché, adulée de collectionneurs comme les Pinault, cette génération combine avec grâce technologie d’avant-garde — béton fibré, fibre de carbone ou verre brut dit mistral — et simplicité formelle. « Cette période fut aussi les années Palace », reprend Paul Bourdet. « Elle nous fait rêver par sa liberté, son esprit festif, ce mélange de gens et de genres. Je porte par exemple un regard romantique sur les fulgurances baroques d’Élisabeth Garouste. »
Cette dernière fut en charge de l’agencement du club privé Le Privilège au Palace, tout comme des salons de la maison de couture Christian Lacroix. Elle formait avec Mattia Bonetti le duo superstar Garouste & Bonetti. Retapissé en bouclette blanche à la place de la panne de velours grenat d’origine, leur sofa Koala aux lignes sinueuses s’avère désormais un must-have plébiscité par les décorateurs du moment.
Preuve de l’attrait grandissant pour le mobilier de cette époque, Paul Bourdet présente en mars à la TEFAF de Maastricht — l’une des plus prestigieuses foires d’art au monde — un stand tout entier dédié aux designers des années 1980. Une première dans une manifestation plutôt dévolue au XVIIIᵉ siècle, aux maîtres de l’Art déco ou encore aux brillances jet-set des années 1970.
Outre l’intérêt retrouvé pour la scène branchée parisienne, l’underground allemand refait également parler de lui. Au printemps 2024, à l’occasion du 35ᵉ anniversaire de la chute du mur, le galeriste Romain Morandi présentait dans son espace de la rue Guénégaud l’exposition « Breaking the Wall », hommage à une génération de créateurs anticonformistes faisant voler en éclats les principes hérités du Bauhaus à travers des objets à la frontière de l’art et du design.
La Pulp Galerie, qui inaugure un nouvel espace rue de Seine, met quant à elle à l’honneur les créations du collectif Pentagon Gruppe, fondé à Cologne en 1985. « Nous ne nous retrouvions pas vraiment dans le design français, trop policé, assez institutionnel », expliquent Paul Ménacer-Poussin et Paul-Louis Betto, cofondateurs de la galerie. « Ce qui nous interpelle, ce sont des choses plus brutes, plus radicales, où prédominent le métal, le béton, les néons. »
Dans une Allemagne encore divisée, les membres du Pentagon Gruppe contournent l’absence d’industrie en fabriquant eux-mêmes leurs pièces, assumant une esthétique du non-fini : métal brut, soudures visibles, traces de ponçage. Loin des couleurs vives du style Memphis, ils cultivent une radicalité froide, presque guerrière.
Cette esthétique trash, mais avec une emphase baroque, prédomine également sur la scène post-punk londonienne. En septembre 1984, Tom Dixon, Mark Brazier-Jones et Nick Jones lancent leur mouvement Creative Salvage en investissant un salon de coiffure fermé de Kensington Church Street. Ils y présentent des meubles issus d’assemblages de matériaux de récupération — pinces d’échafaudage, dalles de granit ou fragments de verre.
Dans cette même veine, Ron Arad bricole un fauteuil à partir d’un siège auto de Rover, devenu depuis un objet culte du design. Ces designers autodidactes privilégient l’expression artistique et la spontanéité au détriment du succès commercial et des produits finis, reflétant l’esprit démocratique punk selon lequel n’importe qui peut prendre une guitare et jouer de la musique.
À ce jour, seule la galerie new-yorkaise Friedman Benda a su ressusciter cette effervescence alternative londonienne, en 2022, avec l’exposition « Accidents Will Happen: Creative Salvage, 1981-1991 ».
« L’on commence tout juste à redécouvrir l’incroyable richesse de cette époque », conclut Paul Bourdet. « Je m’intéresse également aux créations verrières surréalistes de l’architecte tchèque Bořek Šípek. Si les années 1980 ont donné naissance à une grande variété de styles — néobaroque, néoclassique ou high-tech — le mobilier de cette décennie demeure toujours jusqu’au-boutiste, sans concession et percutant. »

