Philippe Starck, créateur « écolo » a très tôt intégré la nature dans ses créations.
Design écolo par correspondance ?
Philippe Starck, créateur « écolo » a très tôt intégré la nature dans ses créations. Il est lui-même un homme de la nature, entouré de la boue, des vagues, de la forêt, vivant isolé dans les bois, à l’image de la maison 3 Suisses qu’il a créée et qu’il habite en région parisienne dans les années 90. Ses créations comportent des références esthétiques ou formelles à la nature. Par exemple le tabouret W.W. (1990), évoque selon lui la « force des jeunes végétaux », le vase Étrangeté (1989) par sa forme oblongue, évoque autant une goutte d’eau qu’un spermatozoïde. Moins radicales et minimales que ses meubles en métal noir des années 1980, ces pièces préfigurent l’intérêt de Starck pour le bien commun et les messages qu’il fera passer dans ses créations des années 1990 jusqu’à nos jours. Bien qu’ici l’évocation de la nature ne soit que stylistique, à la manière de l’Art nouveau cent ans plus tôt, Philippe Starck ira plus loin en 1994 et 1995 avec la Maison Starck et la collection Bo Boolo pour les 3 Suisses.
Architecture écologique
Fort de sa collaboration avec le catalogue de vente par correspondance 3 Suisses, qui dure depuis 1984, Philippe Starck enfonce le clou en 1994 avec la Maison Starck . Pour 4900 francs, livrée en vingt-quatre heures, on peut s’offrir la maison de ses rêves — et pas n’importe laquelle : celle du créateur lui-même. À ce prix, ce n’est pas exactement la maison en dur que l’on achète, mais un coffret contenant un carnet, le classeur de chantier, les plans signés par Patrick Bouchain, une VHS dans laquelle Starck raconte sa maison, un marteau pour planter le premier clou et un drapeau à hisser sur le faîtage pour fêter la fin des travaux. Pas d’inquiétude si votre marteau ne remplit pas complètement
l’emplacement prévu à son effet : Stanley étant en rupture de stock du modèle initialement prévu, ce dernier fut remplacé dans certains coffrets par une version au manche plus court. L’achat du coffret donnait droit à la construction d’une maison de 140 m², la limite en France pour construire sans architecte. Les travaux coûtaient environ un million de francs, autour de 250 000 €, budget qui pouvait varier selon les options choisies. Malgré les 500 coffrets vendus, on estime seulement à une vingtaine le nombre de maisons réellement réalisées. Cette maison en bois, entre la cabane au Canada, la maison du Cap Ferret et le chalet suisse, puise dans l’imaginaire de l’enfance pour proposer une architecture transposable partout et propice au rêve. Bien que ce projet soit resté, pour des raisons évidentes, au stade de l’utopie, il témoigne d’une vraie volonté de proposer une alternative abordable et de qualité à l’architecture désincarnée et bas de gamme qui pullulait alors sur l’ensemble du territoire. Le coffret est aujourd’hui devenu un objet iconique et fait partie des collections de nombreuses institutions comme le Musée des Arts Décoratifs de Paris qui l’expose régulièrement.
Design écologique
L’année suivante, Starck fait entrer la forêt dans la maison. Toujours avec les 3 Suisses pour l’automne-hiver 1995-1996, il dessine la collection Bo Boolo : un banc, une table et une console. Seuls le plateau et les pieds sont livrés, accompagnés d’une notice de montage, d’une plaque numérotée et d’un numéro vert. Ce dernier permet de joindre le garde-forestier de l’Office National des Forêts le plus proche de chez soi (maximum 150 km), afin de prendre rendez-vous pour qu’il coupe le tronc de bouleau qui fait office d’entretoise, qu’il y scelle la plaque en laiton numérotée et qu’il signe le certificat d’authenticité. Bien que Starck considère l’écologie comme une mode cyclique, faire entrer
la nature — et en l’occurrence un tronc d’arbre brut — chez les particuliers en impliquant l’O.N.F. pour sensibiliser et rappeler que le bois dont sont faits les meubles vient de quelque part, est un vrai geste écologiste. Comme bien souvent chez le créateur, le message dépasse l’objet en lui-même et lui donne son sens. Il est intéressant de noter qu’il fera de la table Bo Boolo son bureau personnel. Environ 300 pièces, tous types confondus furent fabriquées par les 3 Suisses. La collection sera ensuite produite dans des dimensions légèrement différentes par XO qui réalisera quelques versions spéciales
notamment une console pour le lobby de l’hôtel Delano à Miami.
En termes d’écologie, le geste le plus fort de Starck est peut-être le téléviseur Jim Nature , imaginé en 1994. Pour Thomson/SABA il conçoit un téléviseur aux antipodes des canons habituels, qui, en lieu et place des coques en plastique moulé est fait de coques en aggloméré de bois. Préfigurant le recyclage ambiant, les coques sont réalisées à partir de sciure de bois récupérée dans des scieries. Comme souvent chez le créateur, ce geste est symbolique mais on peut imaginer que regarder son émission favorite sur un téléviseur en bois plutôt qu’en plastique noir ait pu faire naître quelques vocations écologistes.
Là où Starck excelle, c’est dans la convocation de la mémoire collective et d’archétypes à travers les objets qu’il cite, non sans surréalisme. En 1989, il revisite pour Driade la traditionnelle chaise rustique paillée avec une collection de six modèles, tous plus étranges les uns que les autres: Tessa Nature, Placide of the Wood, Dick Deck, Anna Rustica, Bob Dubois et Jane Paille. En 1995, il crée le fauteuil Ceci n’est pas une brouette pour XO, étrange mélange entre une brouette et une chaise à porteurs, tout droit tiré d’une photographie de Man Ray de 1937. En 2003, avec Attila, Napoléon et Saint-Esprit pour Kartell, il signe l’un de ses plus grands succès commerciaux et fait entrer le nain de jardin, icone du mauvais goût, dans les intérieurs branchés. Même Jacques Grange en place dans ses décors. Il va plus loin en 1998, toujours par correspondance mais cette fois-ci avec La Redoute et lance Good Goods. Un catalogue qui recense des produits bons, durables, honnêtes et responsables pour les consommateurs modernes et rebelles. « Ces objets, je vous les propose aujourd’hui dans ce catalogue que j’aimerais appeler catalogue des “non-produits pour des non-consommateurs”. Des non- consommateurs conscients et suspicieux, mais aussi ouverts et créatifs, enthousiastes et finalement
profondément à contre-courant, modernes. »
Ultime geste engagé : en 2008, il dessine une gourde plate et transparente réutilisable pour Fondation France Libertés. La Feuille d’eau est tirée à 19 000 exemplaires. Le flacon en plastique, sur lequel est inscrit : « Bien commun de l’humanité, l’eau n’a pas de prix », est distribué dans 337 écoles primaires parisiennes, car les enfants sont de très bons prescripteurs pour leur famille. Cette opération rappelle que l’eau du robinet est plus économique et plus écologique que l’eau en bouteille.
Il apparait donc comme évident que la nature et sa défense sont présentes en filigrane dans l’ensemble du travail de Philippe Starck, qui, bien qu’il ne soit pas à proprement parler éco-designer tente d’alerter, de sensibiliser et de proposer des objets plus respectueux du consommateur et de son environnement.
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Chaise Jane Paille -
Philippe Starck (b. 1949), Fauteuil Ceci n'est pas une brouette, Ca. 1994 -
Anonyme, Maquette Maison les 3 Suisses de Philippe Starck, 2025 -
Banc Bo Boolo -
Philippe Starck (b. 1949), Bureau Bo Boolo commande spéciale, Ca. 1995 -
Chaise Anna Rustica -
Chaise Bob Dubois -
Chaise Boom Rang -
Chaise Dick Deck -
Chaise Placide of the Wood -
Chaise Tessa Nature -
Coffret Maison Starck -
Philippe Starck (b. 1949), Console Bo Boolo, Ca. 1995 -
Console Bo Boolo -
Philippe Starck (b. 1949), Grand vase Étrangeté, Ca. 1986 -
Jim Nature -
Philippe Starck (b. 1949), Tabouret Attila, Ca. 2001 -
Philippe Starck (b. 1949), Tabouret Napoléon, Ca. 2001 -
Philippe Starck (b. 1949), Tabouret Saint Esprit, Ca. 2001 -
Tabouret W.W. -
Vase Popopo

